Rédigé par Christian Jean Collard le mercredi 10 février 2010 à 18h18 dans Weblogs | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Reblog
(0)
| |
|
Afin de faire comprendre tout ce que ce récit pouvait avoir de piquant et d’inattendu pour l’écrivain public, il faut ajouter que depuis quelques jours il avait installé son atelier dans les combles d’une maison, sise à l’endroit le plus obscur et le plus boueux de la rue des Poches, presque devant l’église de la Sainte-Trinité, à deux pas de son appartement qui se trouvait rue Bidet. La célébrité que son talent lui avait acquise, en aidant le peuple à rédiger, ayant fait de lui l'un des artistes les plus chers de la commune, il commençait à ne plus connaitre le besoin.
Au lieu d'aller travailler dans un de ces ateliers situés près de la rue de l’Espoir et dont le loyer modique était jadis en rapport avec la modestie de ses gains, il avait satisfait à un désir qui renaissait tous les jours, en s'évitant un long trajet et la perte d'un temps devenu pour lui plus précieux que jamais. Personne au monde n'eût inspiré autant d'intérêt qu'Alain Carbonnel s'il eût consenti à se faire connaitre ; mais il ne confiait pas légèrement les secrets de sa vie. Il était l'idole d'une mère pauvre qui l’avait élevé au prix des plus dures privations.
Mademoiselle Carbonnel, fille d'un gros commerçant de l’endroit, n'avait jamais été mariée. Son âme tendre fut jadis cruellement offensée par un homme riche qui la blessait par des paroles offensantes et par peu de délicatesses en amour. Le jour où, jeune fille et dans tout l’éclat de sa beauté, elle subit, au détriment de son coeur et de ses belles illusions, ce désenchantement qui nous atteint si soudainement, car nous voulons croire le plus tard possible au mal et il nous semble toujours venu trop promptement, ce jour fut tout un siècle de réflexions, et ce fut aussi le jour des pensées de la résignation.
Elle refusa de celui qui l'avait trompée ce qu’il lui accorda par bienveillance et renonça au monde. Elle se donna toute à l'amour maternel et disait adieu aux jouissances sociales. Elle vécut de son travail, en accumulant un trésor pour son fils. Aussi, plus tard, une heure la paya-t-elle des longs et lents sacrifices de sa grande pauvreté.
À la dernière Foire du Livre de Bruxelles, bien qu’il fût simple écrivain public, il présenta une ébauche de roman et, tout étonné, il reçut le prix du roman ; les journaux, unanimes, retentissaient de louages en faveur d’un talent ignoré, et les écrivains célèbres reconnaissaient soudain Carbonnel pour un écrivain dont on parlerait dans l’avenir.
Un futur Prix de l’Académie Royale de Belgique ? Carbonnel ne le désirait nullement, n’ayant rédigé ce roman que dans le but de s’amuser et non d’être renommé. Les éditeurs rendaient hommage à son génie, à son roman, et, à vingt-cinq ans, Alain Carbonnel appartenait à ce qui lui déplaisait : au public !
Il s’associait mal aux auteurs confirmés, assistait avec humeur à toutes les réceptions auxquelles il participait bien malgré lui, sachant qu’il paraissait en public grâce à sa mère qui lui avait transmis son âme romanesque, et qui avait, mieux que quiconque, compris que la situation d’Alain dans le monde atteindrait bien d’autres jouissances que celles qu’elle n’avait pas eues autrefois.
Voulant vivre pour sa mère et lui rendre les jouissances dont la société l’avait privée pendant si longtemps, il vivait pour elle, espérant à force de gloire et de fortune la voir un jour heureux, riche, considérée, entourée d'hommes célèbres. Carbonnel avait donc choisi ses amis parmi les hommes les plus honorables et les plus distingués. Difficile dans le choix de ses relations, il voulait encore élever sa position que son talent faisait déjà si haute. En le forçant à demeurer dans la solitude, cette mère des grandes pensées, le travail auquel il s'était voué dès sa jeunesse l'avait laissé dans les belles croyances qui décorent les premiers jours de la vie.
Son âme adolescente ne méconnaissait aucune des mille pudeurs qui font du jeune homme un être à part dont le coeur abonde en félicités, en poésies, en espérance vierges, faibles aux yeux des gens blasés, mais profondes parce qu'elles sont simples. Il avait été doué de ces manières douces et polies qui vont si bien à l'âme et séduisent même ceux par qui elles ne sont pas comprises. Il était bien fait. Sa voix, qui partait du coeur, y remuait chez les autres des sentiments nobles, et témoignait d'uni modestie vraie par une certaine candeur dans l'accent.
En le voyant, on se sentait porté vers lui par une de ces attractions morales que les savants ne savent heureusement pas encore analyser, ils y trouveraient quelque phénomène de galvanisme ou le jeu de je ne sais quel fluide, et formuleraient nos sentiments par des proportions d’oxygène et d'électricité. Ces détails feront peut-être comprendre aux gens hardis par caractère et aux hommes bien trompés pourquoi, pendant l'absence du portier qu’il avait envoyé chercher une voiture au bout de la rue de la Sainte-Trinité, Alain Carbonnel ne fit aucune question sur les deux personnes dont le bon cœur s’était dévoilé pour lui.
Mais quoiqu'il répondît par oui ou non aux demandes, naturelles en semblable occurrence, qui lui furent faites par cette femme sur son accident et sur l'intervention officieuse des locataires qui occupaient le quatrième étage, il ne put l'empêcher d'obéir à l’instinct des portiers : elle lui parla des deux inconnues selon les intérêts de sa manière d’agir.
— Ah ! dit-elle, c'est sans doute mademoiselle Lavigne et sa mère qui demeurent ici depuis quatre ans. Nous ne savons pas encore ce que font ces femmes ; le matin, jusqu'à midi seulement, une vieille femme de ménage à moitié sourde, et qui ne parle pas plus qu'un mur, vient les servir ; le soir, deux ou trois vieux messieurs, décorés comme vous, monsieur, dont l'un a une voiture avec chauffeur, des domestiques, à qui l'on donne bien trop d’argent, arrivent chez elles, et restent souvent très tard.
« C'est d'ailleurs des locataires bien tranquilles, comme vous, monsieur ; et puis, c'est économe, ça vit de rien. C'est drôle, monsieur, la mère se nomme autrement que sa fille. Ah ! quant elles vont à l’Opéra, mademoiselle est bien mise, et ne sort jamais sans qu'elle ne soit accompagnée de jeunes gens auxquels elle ferme la porte au nez, et elle fait bien. Le propriétaire ne souffrirait pas...
L’Audi était arrivée, Alain n'en entendit pas davantage et revint chez lui. Sa mère, à laquelle il raconta son aventure, pansa de nouveau sa blessure, et ne lui permit pas de retourner le lendemain à son atelier. Il s’évanouit aussitôt. Consultation faite, diverses prescriptions furent ordonnées, et Alain resta trois jours chez lui. Pendant cette réclusion, son imagination inoccupée lui rappela vivement, et comme par fragments, les détails de la scène qui suivit son évanouissement.
Le profil de la jeune fille tranchait fortement sur les ténèbres de sa vision intérieure ; il revoyait le visage flétri de la mère ou sentait encore les mains d'Aurore, il retrouvait un geste qui l’avait peu frappé d'abord, mais dont les grâces exquises furent mises en relief par le souvenir ; puis une attitude où les sons d'une voix mélodieuse embellis par le lointain reparaissaient tout à coup, comme ces objets qui plongés au fond des eaux reviennent à la surface.
Aussi, le jour où il put reprendre ses travaux, quitta-t-il de bonne heure son atelier d’écriture ; mais la visite qu’il avait incontestablement le droit de faire à ses voisines fut la véritable cause de son empressement ; il oubliait déjà ses travaux commencés et qui ne souffraient nulle attente. Au moment où une passion brise son trouble, il se rencontre des plaisirs inexplicables que comprennent ceux qui ont aimé.
Ainsi quelques personnes sauront pourquoi l’écrivain public monta lentement les marches du quatrième étage, et seront dans le secret des pulsations qui se succédèrent rapidement dans son coeur au moment où il vit la porte brune du modeste appartement habité par mademoiselle Lavigne. Cette fille, qui ne portait pas le nom de sa mère, avait éveillé mille sympathies chez le jeune écrivain ; il voulait voir entre elle et lui quelques similitudes de position.
Devant la porte brune, Alain se livra fort complaisamment à des pensées d'amour, et fit beaucoup de bruit pour obliger les deux dames à s'occuper de lui comme il s'occupait d'elles. Il sonnait 19 heures, lorsqu’il pénétra chez ses voisines. Ensuite, il y dina.
Aucun écrivain public n'a osé m’initier, par pudeur peut-être, aux secrets intérieurs vraiment curieux de certaines existences liégeoises qui, riches au dehors, laissent voir parfois les signes d'une fortune équivoque.
Si la peinture de cet écrivain public est ici trop franchement dessinée, si vous y trouvez des longueurs, n’en accusez pas la description du corps de l’histoire, pour ainsi dire ; car l’aspect de l’appartement habité par les deux voisines influa beaucoup sur les sentiments et sur les espérances d’Alain Carbonnel, à tel point que sa renommée, d’écrivain public et d’écrivain reconnu, fut oubliée en quelques temps pour cause d’amour.
Christian Jean Collard,-
Rédigé par Christian Jean Collard le dimanche 20 mai 2012 à 17h58 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Reblog
(0)
| |
|
Rédigé par Christian Jean Collard le vendredi 04 mai 2012 à 14h30 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Reblog
(0)
| |
|
L'Association Camille Renault était présente à Coucy le Château (Aisne) pour soutenir Joëlle Moutarde qui présentait son "Camille Renault" lors des rencontres des Journées des métiers d'Art en France.En savoir plus
Rédigé par Christian Jean Collard le lundi 02 avril 2012 à 20h17 dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Reblog
(0)
| |
|
Nous sommes à la campagne, dans un petit village des Ardennes belges. Pourtant, même ici, la morale est relâchée et le cynisme à la mode. Un jeune ménage, plein de vie - un de ces nombreux couples mariés à la hâte- vint s'installer dans notre voisinage. La vie conjugale de Chantal et Marc - c'est ainsi que nous les appellerons - s'était déroulée jusqu'alors dans une atmosphère d'effort et de tension. Ils restaient séparés de longs mois, puis se retrouvaient pour de courts moments d'extase et d'émotion. Comme beaucoup d'autres jeunes gens de leur génération. Il leur fallait cependant reprendre le train-train de la vie en commun dans des conditions assez monotones.
Un soir de juin, ils se disputaient comme d'habitude. Depuis des mois, ils se chamaillaient continuellement. Ils s'aimaient encore, mais leur union était en péril. D'un commun accord, ils avaient trouvé stupide et vieux jeu de sortir toujours ensemble. En conséquence, ce soir-là, Chantal devait sortir de son côté avec un certain Charles, et Marc du sien avec une jeune femme nommée Isabelle.
Le jeune couple avait vidé un plein shaker de cocktail en attendant Charles. Marc répétait, sur le compte de ce dernier, une rosserie recueillie le jour même. La dispute recommença. Ils n'étaient pas encore sur le point de se séparer ce soir-là, mais, selon toute apparence, s'ils continuaient ainsi, ils iraient tout droit au divorce.
Soudain, le vrombissement d'un moteur de voiture interrompit leur dispute. Il ne s'agissait pas d'un crissement de pneus ordinaire. Il avait éclaté violemment, farouchement, pour cesser avec une brutalité terrifiante, telle une déflagration de la poudre lors d'une guerre. Que s'était-il produit dans le quartier voisin ? Ni Chantal ni Marc ne pouvaient s'en rendre compte.
Un autre couple sortait ce soir-là : Pierre et Laura Delarue. Tel était leur véritable nom. Ils étaient mariés depuis plus longtemps que Marc et Chantal et les petites difficultés qui avaient pu surgir entre eux étaient depuis longtemps aplanies. Pierre et Laura s'aimaient d'un grand amour. Après le diner, ils étaient partis au cinéma tout proche du village en se promenant.
Au coin de la rue Albert Ier, Laura avait glissé et, en tombant, son pied s'était malencontreusement coincé entre deux grosses caisses entreposées au coin de la rue. Un homme au tablier gris était en train de transporter le contenu des caisses à l'intérieur d'un entrepôt.
Pendant ce temps, Laura ne parvenait pas à dégager son pied de l'étau que formaient les caisses. Elle essayait bien de sortir son pied de sa chaussure, mais en vain. Une voiture de sport approchait, au loin, à grande vitesse. C'était une question de secondes. Le magasinier ne les vit qu'au moment où il faisait le tour d'une caisse. Il empoigna la chaine qui reliait les deux énormes caisses entre elles et hurla « au secours » à l'intention de Philippe Lobet, le libraire, 1m80, une armoire à glace, qui allait rendre visite comme tous les midis à sa mère.
Philippe Lobet comprenant la gravité de la situation s'était élancé au secours de la jeune femme. Pierre Delarue, à genoux, avait essayé frénétiquement de retirer le pied de sa femme du soulier, sans succès, l'espace entre les énormes et lourdes caisses étant trop mince. Philippe Lobet et lui essayèrent de tirer Laura pour la dégager, tandis que comme un véritable obus, la voiture de sport fonçait sur le groupe. « C'est inutile ! hurla le libraire. On ne la sauvera pas si cette espère de Schumarer à la con ne réalise pas tout de suite. »
Laura s'en rendait compte aussi. « Laisse-moi ! » cria-t- elle à son mari. « Laisse-moi ! ». Elle essaya de le repousser. Il restait à Pierre Delarue une seconde pour choisir. S'il était impossible de sauver Laura, il pouvait encore se sauver lui-même.
Il avait choisi en un quart de seconde. « Je reste avec toi, Laura ! » dit-il, au moment même où la voiture vint s'écraser contre les caisses en explosant. Le libraire et le magasinier furent grièvement blessés sans compter l'image atroce de la mort de ce jeune couple à cause d'un fou du volant dans un petit village de campagne.
Il serait inexact de prétendre que le bruit de cette explosion mit fin à la dispute entre Chantal et Marc. Cependant, en raison de l'accident, la circulation fut interrompue rue Albert Ier. Personne n'avait le droit de passer. Charles fut bloqué, n'essaya même pas de se rendre chez Chantal par un autre chemin. Il rentra chez lui et téléphona.
C'est Marc qui décrocha.
— Vous voulez sans doute parler à Chantal ? dit-il.
— Non. À vous tout aussi bien, répondit Charles d'une voix étrange, étouffée. Je ne viens pas la chercher, Marc. Dites-le-lui.
Marc demanda ce qui se passait. Charles paraissait incapable de s'exprimer.
— Vous connaissez les Delerue ?
— Delerue... Delerue... (Marc dut réfléchir). Ah ! oui. Des gens assez pot-au-feu, n'est-ce pas ?
— Oui... assez. Charles ne put en dire davantage et il raccrocha.
Peu de temps après, des voisins entrèrent chez Marc, annonçant la nouvelle du drame.
— Le mari aurait pu s'en tirer et n'être que blessé comme le libraire ou le magasinier, mais il n'a pas voulu. Il a pris sa femme dans ses bras, il l'a serrée contre lui, le libraire l'a entendu qui disait : « Je reste avec toi, Laura ! », au moment où le bolide explosait en s'écrasant contre le mur du fond à l'intérieur du hangar, emportant tout sur son passage. Ils sont morts, déchiquetés, dans les bras l'un de l'autre... éclairés en plein par les phares de la voiture. Pierre n'a pas voulu la quitter.
Un grand acte, jeté dans la balance, fait sauter en l'air, par contraste, toutes les petitesses, et projette une lumière impitoyable sur leur insuffisance. Pierre Delerue a proclamé, en mourant, un idéal que d'autres niaient. Il a jeté aux sceptiques et aux tricheurs un défi qu'ils n'ont pu ignorer.
« Ai-je été capable de provoquer chez un homme un tel attachement ? » C'est la question que toute femme, entendant cette histoire, a pu se poser. Quant aux hommes, ils ont pu se demander : « Que sais-je de l'amour si je ne trouve pas en moi un sentiment assez puissant pour provoquer un tel acte ? »
Je suis certain que la transformation qui s'est opérée en Marc et Chantal eut son point de départ cette nuit-là. D'autres transformations se sont produites également chez des êtres qui ont commencé de soupçonner, en songeant à Pierre Delerue, qu'il existait dans l'amour conjugal des régions par eux encore inexplorées.
Christian Jean Collard,-
Rédigé par Christian Jean Collard le samedi 31 mars 2012 à 19h19 dans Récits | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Reblog
(0)
| |
|
Je me suis levé tôt, sans me demander pourquoi. J’étais heureux. Je me disais que la joie véritable était à l’homme pauvre et qu’il ne fallait pas s’en inquiéter. C’est le plus sur moyen d’être heureux. Celui qui agit ainsi n’a pas gâché sa vie. Nous sommes tous des collaborateurs, dans nos diverses professions, afin d'engager notre conscience dans notre pays.
Nos devoirs varient à l’infini, selon nos professions et nos situations. La ménagère doit se pencher sur son ménage, avec sa bonne humeur, l’atmosphère souriante qu’elle crée chez elle ; l’ouvrier, son mari, s’applique à son travail et doit se vouloir très consciencieux sur son temps et être bien employé sur le respect envers ses chefs.
Le paysan, sur la parfaite morale à faire régner dans son milieu de travail et ses affaires, ne doit pas être exclusif à l’argent ; l’homme d’affaires, sur la parfaite honnêteté de ses affaires et des moyens employés, se doit d’avoir des rapports excellents tant avec ses collaborateurs qu’avec ses inférieurs.
Les professions libérales, par leur façon dont elles comprennent leurs responsabilités et leurs conséquences possibles à chacun de leurs actes, doivent montrer plus encore qu’elles sont un service social, qui à chaque instant engage la conscience.
Christian Jean Collard,-
Rédigé par Christian Jean Collard le vendredi 23 mars 2012 à 16h47 dans Récits | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Reblog
(0)
| |
|
Le jeudi 23 février, un peu avant 7 h 35, une femme de la commune de Fléron, dans la Province de Liège, entend claquer six coups de feu. Elle court à la fenêtre et voit démarrer en trombe une BMW de couleur claire. La femme se recouche.
Elle n’a pas vu que sur le trottoir git le cadavre de l'agent de police Jean Guyonnet. Il vient d'être abattu, alors qu'il arrêtait la voiture pour une banale contravention. En quelques minutes, l'alarme est donnée et le tueur signalé. Commence alors une dramatique chasse à l'homme. Elle va être, pour une jeune femme et son petit garçon de onze ans, l'occasion d'un héroïsme peu ordinaire.
À toute vitesse, la BMW s'engage sur l'Avenue des Martyrs et, après la rue Sur L'île, vire à gauche en direction de la rue des Combattants sur 300 mètres. Deux voitures de police, alertées par l'allure folle de la voiture, la prennent en chasse. L'accélérateur au plancher, tous gyrophares en action, à près de 100 à l'heure, sur les lignes droites, cette étrange caravane fonce vers la rue de Gaillarmont où, hommes et femmes, encore une chance, ne sont point encore sortis du lit.
Une des voitures de police demande par radio au commandant Vembes de dresser des barrages ; on dresse un barrage vers la rue du Centenaire ; l’homme risque de l’emprunter pendant 650 mètres, un autre barrage est dressé, au début de la rue des Mauvaises Vignes.
Les voitures de police sont de front sur toute la largeur des routes. Leurs phares sont allumés pour signaler les barrages au fugitif, et le doigt du commandant s'énerve sur la détente de son pistolet.
En arrivant devant les barrages, le conducteur de la BMW, aveuglé par les phares des voitures de police, ne distingue pas l'entrée de la rue du Centenaire, fait un crochet pour éviter les voitures, essaie de redresser, mais, à ce moment, tout le côté droit de la BMW s'écrase contre le ciment des maisons dans une gerbe d'étincelles. La carrosserie est pratiquement arrachée du châssis. Ce qui reste de la voiture rebondit sous le choc et, après une spectaculaire embardée, va heurter une série de garages, à même la rue.
Sur tout le côté droit de la voiture le métal tordu est encore brulant lorsque les policiers arrivent. Ils braquent leurs torches électriques sur les débris, et ce qu'ils voient les stupéfie. La BMW est vide ; personne dans la rue ; on dirait que la voiture folle n'a jamais eu de conducteur ! L'individu a réussi à s'évader, peut-être en sautant au-dessus des murs de ces garages.
En ce début de matinée, les recherches se poursuivent sans succès, aux alentours des rues.
On n'a rien signalé dans la rue des Mauvaises Vignes, ni dans les rues adjacentes. La plaque d'immatriculation de la BMW abandonnée a révélé que la voiture appartenait à un certain Antony Lebesgue, pompiste à Fléron Haut.
Quelques jours auparavant, l’homme armé d'un 7,65 la lui avait volée, en subtilisant 5000 euros dans la caisse, pour finir par abattre le pompiste d'une balle en plein coeur. L'homme est connu ; il se nomme Roger Widmer et a déjà été condamné pour vols simples, crimes et délits à Chênée. Son signalement : jeune, 1,60 m environ, pas plus de 60 kilos, cheveux noirs et bouclés.
La police dresse des barrages sur toutes les routes principales des faubourgs de Liège et n'a plus qu'à attendre l'apparition d'un homme jeune aux cheveux noirs et petit de taille.
*
* *
Ce jeudi 23 février, donc, un peu avant 7 h 35, le réveille- matin sonne comme d'habitude dans la chambre à coucher de Madame Sauvetre, 40 ans, qui a perçu des bruits espacés qui ressemblaient à des coups de feu quelques instants plus tôt. Elle enfile un peignoir sur sa nudité et se met à préparer le petit déjeuner, sans prendre garde aux bruits qu’elle a entendus.
Son mari, qui travaille la nuit à l'Inside Out, Quai Van Beneden, n'est pas encore rentré. Il passe plusieurs nuits hors de chez lui. S'il est une chose que Bernadette Sauvetre n'aime décidément pas, c'est de rester seule, parce que les occupations de son mari l'y obligent fréquemment la nuit. Quand il est absent, elle se sent nerveuse et tressaute au moindre bruit dans la maison.
À l'hôpital du CHU du Sart Tilman où elle travaille, c'est une infirmière capable et paisible mais, elle est la première à le reconnaitre, elle est timide et facilement effrayée. dans la vie privée
Ce matin-là, au-dehors, ses deux chiens policiers, dans leurs niches, semblent extraordinairement inquiets, mais elle n'y prête pas attention. Elle est pressée car il faut qu'elle conduise son fils unique, Axel, qui a onze ans, au lycée voisin où il doit danser dans une séance récréative.
Elle va commencer à s'habiller, quand elle entend frapper à la porte de service. Ça doit être Sandra, la petite camarade d'Axel, qui souvent s'arrête chez eux en allant à l'école. Le peignoir serré contre son corps, les pieds encore nus, elle ouvre la porte. Un individu patibulaire entre alors en la repoussant. Il est couvert de boue et en loques. Ses yeux ont l'expression farouche d'une bête traquée et il tient à la main une lourde clé anglaise qu'il a prise dans le garage.
Lorsqu’il a entendu frapper, Axel a voulu descendre l’escalier, mais il est resté dans sa chambre à coucher. Il est toujours en pyjama et voudrait bien se laver et s'habiller. Tout à coup, il entend sa mère pousser un cri. Le cri se répète, suivi d'un bruit de lutte qui lui parvient à travers la porte. Les nerfs tendus, Axel écoute. Il souhaite que le visiteur, quel qu'il soit, s'en aille vite.
Qui est là ? Que se passe-t-il ? Quelque chose tombe avec fracas. Sa première impulsion est d'appeler sa maman, comme ferait n'importe quel garçon de son âge. Mais il se retient de crier et essaie de réfléchir comme une grande personne.
Là, dans l'armoire, il y a une carabine. Il est de règle, dans la famille, de ne pas s’en servir en l’absence de papa. Ils n’en font usage que lorsque c’est la période de la chasse... quand papa a congé ! Mais, dans l’heure présente, il a l'impression que les circonstances sont exceptionnelles. Il prend la boite de cartouches et, bien que ses mains tremblent très fort, il parvient à en glisser une dans le canon.
Un silence inquiétant règne maintenant dans la maison. Aucun bruit ne parvient plus du living-room.
Planté devant la porte de la chambre, Axel hésite entre la bravoure et la peur. Enfin, il descend l’escalier, pousse la porte du salon et se rue dans la pièce en tenant la carabine devant lui.
Sa mère est étendue, peignoir ouvert, près de la porte d'entrée. Elle baigne dans le sang provenant d'une blessure au front. Près d'elle se tient l’homme, la clé anglaise à la main, qui contemple le jeune garçon et sa mère, comme avec ennui.
Axel le met en joue.
–– Ne tire pas ! crie l'homme qui recule lentement vers le fond de la pièce en cherchant une encoignure.
Une seule pensée traverse l'esprit d'Axel : il risque de perdre son unique chance. Cependant, il tire. La balle atteint l'homme à l'auriculaire. La blessure semble douloureuse mais ne doit pas être grave ; en fait, il n’a pas visé, il a tiré au hasard.
L'enfant attend, paralysé par la frayeur. Pourquoi a-t-il laissé la boite pleine de cartouche dans l'armoire de la chambre ? Il a brulé son unique cartouche et se trouve à la merci du bandit.
De longues secondes passent. Widmer comprend qu'il n'a plus rien à craindre de ce petit garçon aux yeux démesurément agrandis par la peur. C'est un gamin accouru au secours de sa mère. L’homme fait quelques pas et prend la carabine des mains de l’enfant, presque avec douceur, et Axel s'effondre près de sa maman, la suppliant de lui parler.
Lorsque Bernadette Sauvetre revient à elle, l'intrus est fortement armé. Il a trouvé les cartouches de la carabine, comme un pistolet 6,35 que M. Sauvetre garde dans le tiroir de la table de nuit. Il vient d'allumer la télévision essayant de voir, éventuellement, un flash d'informations.
Reprenant peu à peu ses esprits, Bernadette Sauvetre entend l'homme lui parler :
–– Je vais me reposer, dit-il, venez tous les deux par ici.
On dirait qu’il s’en veut d’avoir frappé la femme et de montrer à un jeune gamin la vue du sang de sa mère. Il leur désigne un fauteuil du salon et se vautre épuisé dans un autre. Mais, la sang, sur le visage de Bernadette Sauvetre, semble le préoccuper.
Finalement, il dit :
––Va chercher de l'eau chaude et des serviettes, petit, et aide ta mère à nettoyer sa plaie.
Axel obéit. L'enfant est parfaitement calme et le sang- froid de son fils aide Bernadette Sauvetre à rester maitresse d'elle-même. Le temps s'écoule lentement, tandis que la malheureuse se torture l'esprit pour trouver un moyen de s'échapper. Sa tête lui fait horriblement mal. Elle sent le cœur lui manquer et elle se surprend à prier à haute voix :
–– Mon Dieu ! aidez-nous...
–– Qu'est-ce que vous dites ? interrompt le bandit.
À ce moment, le téléphone sonne. Le bandit ordonne à Axel de répondre et de mettre le haut-parleur. C'est une voisine que Bernadette Sauvetre doit prendre au passage pour l'emmener à la séance récréative que l’on donne ce jeudi à l’école.
––Vous n'êtes pas encore prêts ? demande la voisine.
Axel hésite. Il regarde l'homme assis dans le fauteuil. Sa mère redoute qu'il laisse échapper des mots qui leur vaudraient d'être tués tous les deux.
Mais au lieu de cela, l'enfant dit posément :
–– Nous arrivons, Madame Decoster !
–– Nous partons toujours, dit la voisine. À tout à l'heure.
Le bandit est visiblement inquiet.
–– Cette femme va venir ici, dit-il. Filons !
Madame Sauvetre essaie en vain de le dissuader. La voisine a voulu dire qu'elle partait à pied pour l'école, sans attendre qu'ils viennent la chercher en voiture.
Roger Widmer réclame des vêtements propres.
Axel lui apporte des souliers, un pantalon et une veste appartenant à son père. Les souliers et le pantalon sont trois fois trop grands.
–– Va me chercher un jeans à toi et tes baskets, lui dit le bandit. Nous partons. C’est à ton papa, la voiture qui est dans le garage, fiston ?
–– C’est à moi, répond Mme Sauvetre.
Et les voilà partis !
*
* *
La police, maintenant, a fait dresser des barrages dans toute la ville de Liège.
Un policier arrête toutes les voitures. Un barrage est établi place des Franchises, non loin de la gare des Guillemins ; un autre policier s'imagine qu'il va procéder à une simple vérification d'identité.
Une femme en manteau noir et chapeau blanc est au volant d’une Renault. Deux jeunes garçons qui pourraient être ses fils, l’un comme l’autre, sont assis à côté d'elle.
Cependant, le policier remarque un filet de sang qui coule le long de la joue gauche de la femme.
––Vous saignez ! lui dit-il.
––Maman s'est blessée à la tempe, en entrant dans la voiture, répond un des fils qui n'est autre que Widmer. Nous la conduisons à l’hôpital le plus proche.
Le policier s'aperçoit que la femme fait des signes désespérés avec sa main droite et des grimaces. Il hausse les épaules, comme pour dire aux membres du véhicule qu’ils peuvent passer, bien qu’il eût compris que l’hôpital le plus proche, le CHU Notre-Dame des Bruyères, se trouve dans le sens inverse à la direction de la voiture.
–– C'est lui ! s'écrie-t-il, tout en sortant son sifflet, lorsque la voiture s’est éloignée de quelques mètres.
Mais Roger Widmer tient déjà son pistolet sur la tempe d'Axel. Il se rend compte, maintenant, qu'il n'aurait pas dû quitter la maison des Sauvetre.
––Vous devez semer la police en vitesse, ordonne-t-il, sinon je tue votre fils !
Un des agents a déjà ouvert le feu sur la voiture.
–– Ne tirez pas ! crie un autre, il a son pistolet braqué sur la tempe du gamin !
La voiture de Mme Sauvetre se dirige vers la gare des Guillemins et à grande vitesse.
Bernadette Sauvetre qui n'a jamais dépassé le 90 km/h, en ville, voit son compteur grimper à 120 !
––À partir de maintenant, je vous conseille de m'obéir ! lui dit l'assassin, appuyant de plus en plus fort l’arme contre la tête de l'enfant.
Dans le rétroviseur, Bernadette Sauvetre voit qu'elle est suivie par une véritable caravane de voitures de police, et pourtant, aucune des voitures ne semble vouloir la rattraper, aucune d’elles ne fait quelque chose pour l'arrêter. Pourquoi ne vole-t-on pas à son secours ?
Elle ignore qu'un appel a été lancé par radio :
–– Notre homme a été aperçu se dirigeant vers la gare des Guillemins, dans une voiture Renault conduite par une jeune femme. L‘homme appuie son pistolet sur la tempe d'un jeune garçon. Levez les barrages ! Ne pas essayer de l'appréhender. Je répète : le bandit appuie son pistolet sur la tempe d'un jeune garçon. Ne pas essayer de l'appréhender !
Bernadette se demande combien de temps elle va encore pouvoir tenir le coup. Elle est très affaiblie par sa perte de sang.
Sa blessure la fait beaucoup souffrir et elle est sur le point de perdre connaissance.
Mais, elle s'est jurée de continuer, jusqu'à ce que son fils soit en sûreté.
La course folle, dans la ville, se poursuit encore pendant une trentaine de kilomètres. Bernadette Sauvetre se rend compte qu'elle a dépassé les limites de la résistance. Elle a des nausées et un voile noir lui brouille la vue de plus en plus souvent.
Ses bras n'ont plus la force de maintenir le volant à cette allure. Cependant, avant de se laisser aller à la syncope, elle est bien décidée à faire une dernière tentative pour sauver la vie de son enfant et la sienne.
En amorçant un virage, elle tourne à gauche et pénètre dans la rue Varin par son sens unique. De nombreuses voitures roulent au pas devant des salons, non encore fermés. Impossible de passer. Les conducteurs, devant elle, sortent de leurs voitures en lançant des obscénités.
Bernadette Sauvetre n'avance plus. Elle donne un léger coup de volant vers une voiture mal stationnée à gauche pour faire croire à Widmer qu'elle essaye de passer, qu'elle lui obéit toujours, bien qu'elle se soit trompée de sens volontairement. Widmer est furieux. Les voitures s'accrochent.
Widmer veut empoigner le volant, mais la Renault se renverse sur le côté gauche et s'arrête enfin. Les policiers crient :
–– Lâche ton arme !
Un peu comme dans une série télévisée, Roger Widmer sort de la voiture, entrainant Axel qu'il tient par le cou de son bras replié. Il ne veut rien entendre, il ne veut pas perdre. En tenant l'enfant devant lui, comme un bouclier, il recule pas à pas vers la nouvelle gare toute proche.
Voyant cela, les policiers, accourus, hésitent.
–– N'avancez pas ! hurle Widmer, ou je tue le môme !
Sous les yeux des agents qui ne perdent pas un de ses gestes, il recule vers l’autre bout de la rue Varin, regardant et menaçant les prostituées de peur qu'un de leurs clients ou qu'elles-mêmes n'interviennent. Widmer veut prendre un train, tout le monde l'a compris. La rue Varin est toujours pavée à l'ancienne. Soudain, Roger Widmer trébuche et tombe à la renverse sur le sol.
Tout se passe très vite. Axel s'échappe et se met à courir vers la gare. Voyant l'enfant libre, les policiers s'engagent dans la rue, enjoignant les conducteurs à rester dans leurs voitures. Leurs armes pointées vers Widmer, la police de Liège se rend compte que le bandit, toujours à terre, ne fera plus de difficultés.
La petite femme timide, si facilement effrayée, qui a reçu une terrible blessure à la tête, a conduit sa voiture à tombeau ouvert et a provoqué la mise hors d'état de nuire de Roger Widmer, à l'endroit où il le fallait.
Elle voudrait encore trouver la force de lutter et se précipiter vers son fils. Les policiers veulent l'empêcher de courir vers celui-ci.
Quand elle voit Axel sain et sauf, elle s'écrie :
––Merci, mon Dieu !
Puis, regardant les policiers qui viennent de passer les menottes à Widmer, elle ajoute :
–– Et merci à vous aussi, messieurs !
Alors, seulement, elle s'évanouit.
Christian Jean Collard,-
Rédigé par Christian Jean Collard le mardi 20 mars 2012 à 14h19 dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Reblog
(0)
| |
|
Voici quelques années, on découvrait à Fayembois, un faubourg de la ville de Liège, le corps d'une jeune fille de quatorze ans, Aurore Menuet, le crâne fracassé à coups de marteau. Elle avait été étranglée et violée. Son cadavre se trouvait dans une allée du bois de Fayembois, non loin de l'endroit où on l'avait vue en vie pour la dernière fois.
Pendant quinze jours, la police locale chercha fiévreusement des indices, mais en vain. La police judiciaire de Liège prit le relais, sans plus de succès. Devant l'insuccès de ces recherches et sous la pression de l'opinion publique, les policiers résolurent de faire appel à l'agence de police privée Beaujean, dont Noah Dumay dirigeait alors le bureau principal à Liège.
Chargé de s'occuper de l'affaire, le jeune Dumay, pour résoudre l'énigme, avait eu recours à un type d'enquête policière qui, bien que n’appartenant pas à la Police Scientifique, loin s’en faut, était resté un des classiques du genre.
On avait vu la petite Aurore Menuet pour la dernière fois à 15 h 10, rue de Herve. Elle empruntait d'ordinaire cette Nationale 3 pour revenir de l'école, la remontait à pied, du côté gauche, passait sous un viaduc et, après quelques mètres, s’engageait dans le lieudit Domaine de Fayembois pour prendre, à droite, la rue Louis Pasteur.
Mais, ce jour-là, elle n'était pas rentrée chez elle comme d'habitude à 15 h 45. Le crime se trouvait donc situé dans le temps et l'espace. Ce meurtre, une bonne centaine de gens, minimum, qui habitaient ce que Dumay devait appeler la zone suspecte, avaient pu le commettre. La zone suspecte s’étendait, en fait, de la rue Louis Pasteur qui se divisait en deux voies, jusqu’à l’allée du bois où le corps de la jeune fille avait été trouvé.
C'était là le hic.
La première mesure prise par le jeune détective n’avait pas été particulièrement originale. Il avait trempé dans du sang de poulet un marteau qu'il avait montré à un certain nombre d’habitants. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin ! Prétendant l'avoir trouvé près du corps, Dumay demandait à ses interlocuteurs s'ils l'avaient déjà vu. Bien entendu, personne n'avait jamais vu ce marteau. Ce que Dumay guettait, c'était une réaction de la part de l'un ou de l’autre.
Sans le vouloir, non loin du bois, il obtint ce qu'il voulait. Un jeune flamand au visage sympathique, aux manières douces, Frank Kayser, qui travaillait comme jardinier dans une propriété comprise dans la zone suspecte, montra des signes évidents de nervosité. Dumay, incrédule, mit alors au point sa deuxième offensive : s’occuper de ce suspect potentiel !
Sous des dehors assez agréables, il est vrai, Frank Kayser était d'un naturel froid et rusé. Cela sautait aux yeux. S'il était coupable, sa confession ne serait pas facile à obtenir. En l'absence d'indices matériels, Dumay se rendit compte qu'il devait mystifier l’éventuel meurtrier pour l'amener à avouer son crime.
Dans la propriété où travaillait Kayser, il y avait un énorme chien, une bête peu commode, qu'on tenait enfermée dans un enclos. Trois fois par nuit, à minuit, deux heures et quatre heures, un aide de Dumay se glissait dans les parages et lançait des pierres vers le chien, de sorte que, pendant plus d'une semaine, cet animal poussa des hurlements apparemment inexplicables, qu'on entendait à plusieurs centaines de mètres à la ronde.
Tous les matins, Dumay faisait le tour des nombreuses priorités du Domaine de Fayembois pour voir l'effet qu'avaient exercé sur les habitants les hurlements du chien. Il observait Kayser, Dieu sait pourquoi, avec une attention toute particulière. Dix jours plus tard, il organisait une filature du jardinier.
Il se rendit chez un médecin où se rendait Kayser, afin de l’interroger au sujet de son patient, bien qu’il se doutât se heurter à l’éternel secret professionnel propre au monde de la médecine. Alors qu’il s’attendait à un refus, le médecin consentit à lui dire pour quelle raison il consultait ce patient.
― Il y a dans le coin un chien qui se met à aboyer trois fois par nuit. Et cela le met dans un état de nerfs effroyable.
― Et qu'avez-vous prescrit ? questionna Dumay.
― Un changement d'air.
Lorsque le jardinier quitta Fayembois et son travail, Noah Dumay le fit suivre jusqu'à Anvers où il loua une chambre.
Apparemment assez routinier, il prenait tous les jours à heures fixes ses repas dans le même restaurant. Dumay eut alors l'intuition que Kayser accueillerait volontiers une compagnie, surtout celle d'un autre flamand.
Dans le personnel de l'agence Beaujean, il dénicha un détective nommé Carl Rauscher. Le jeune homme se mit à prendre ses repas dans le même restaurant que Kayser. Là, tout en mangeant, il lisait la Gazet van Antwerpen. Deux jours à peine Rauscher était-il arrivé que Kayser s’approche de sa table.
― Je vois que vous êtes d’Anvers, dit-il en lui tendant la main. Je m'appelle Frank Kayser. Et vous ?
― Carl Rauscher. Je suis natif de Louvain et de passage à Anvers.
Les deux hommes allèrent ensuite se promener, échangeaient des idées sur le monde politique et sur la crise qui sévissait déjà dans le monde et, ensuite, pour se distraire, ils se rendirent ensemble au cinéma. Ils ne tardèrent pas à se voir fréquemment. Comme Kayser, qui vivait sur ses économies, ne travaillait pas, il fallait absolument que Rauscher trouvât le moyen de justifier de façon plausible sa propre oisiveté.
― Tu sais, Frank, je n'ai pas besoin de travailler, expliqua-t-il pour se justifier aux yeux de son compagnon. En attendant que la succession de mon père soit réglée, je touche une certaine somme d'argent sur ce qu'il m'a laissé, là-bas, à Bruxelles. C'est une banque d'ici qui s'occupe de tout.
Le premier acte s'étant de la sorte achevé, Dumay décida de provoquer chez Kayser une réaction psychologique. Les deux amis étant des habitués des salles de cinéma, Dumay, qui avait des relations partout, obtint du directeur d'un cinéma qu'il glissât dans son programme régulier, pour une seule séance, un film ayant pour sujet un crime de sadique.
Kayser et Rauscher assistaient à la représentation en même temps que plusieurs hommes de chez Beaujean dispersés dans la salle. Au cours de la projection du film, Kayser, mal à l’aise, se mit à s'agiter sur son siège. Il respirait avec peine. Au moment où l'assassin commit son forfait, il se raidit visiblement. Enfin, lorsque le cadavre apparut en gros plan sur l'écran, il enfouit son visage dans ses mains et se leva, haletant.
― À demain, Carl, dit-il ; je rentre. J'ai une migraine terrible.
Dumay avait maintenant la certitude absolue que le jardinier flamand était bien l'assassin de Fayembois. Le détective était en train de se demander quelle nouvelle initiative il devait prendre, lorsque Kayser en décida pour lui.
― Pourquoi n'habiterions-nous pas ensemble, Carl ? proposa-t-il à son ami Rauscher.
Les deux hommes s'installèrent dans la chambre de Kayser, ce qui ouvrait à Dumay un champ d'action entièrement nouveau. Selon les instructions précises qu'il avait reçues, Rauscher, au beau milieu de la première nuit, réveilla Kayser en sursaut, en le secouant énergiquement.
― Qu'est-ce qui ne va pas, Frank ? demanda-t-il sur un ton plein de sollicitude. Voilà une heure que tu délires !
Les yeux hagards, Kayser se dressa d'un bond sur son lit.
― Qu'est-ce que je disais ?
― Je ne sais pas au juste. Tu n'as pas arrêté de marmonner, tu parlais d'une jeune fille...
Kayser s'assit sur une des chaises, près de la fenêtre, et passa le reste de la nuit à fumer. La scène se répéta plusieurs fois. À Liège, le parquet, maintenant, commençait à se plaindre. Il lui fallait des résultats. Dumay et son patron, Georges Beaujean, demandèrent qu'on leur laissât un peu plus de temps. Ils alléguèrent qu'en brusquant les choses on risquait de tout gâcher.
Dumay s'arrangea avec le rédacteur en chef d’un autre quotidien flamand, pour qu'il publiât une information annonçant que la police avait trouvé un marteau qu'on croyait être l'arme du crime. L'article indiquait, en outre, que la police avait l'intention de montrer ce marteau à un certain Frank Kayser, « un jardinier qui faisait une cure de repos quelque part, pour voir s'il pourrait l'identifier » écrivait l’article.
Dumay savait que Kayser verrait l'article, car le jeune flamand achetait tous les jours les différents journaux qui étaient susceptibles de parler de lui. De retour chez lui, Kayser lut en effet la presse et se mit ensuite à fumer cigarettes sur cigarettes. Un peu plus tard, Rauscher prit à son tour le journal et le parcourut d'un air distrait.
― Mais dis-moi, Frank, on parle de toi, là… Tu es de Liège ?
Kayser fixa son ami et lâcha :
― Oui. Voilà deux ans que je travaille près du centre de la ville. Où vois-tu mon nom ?
Rauscher le lui montra.
― Oh ! dit Kayser, c'est une affaire qu'on n'arrivera jamais à tirer au clair. D'ailleurs, le marteau qu'on a trouvé n'est pas du tout l'arme du crime pour la bonne raison que...
Kayser s'arrêta net.
― Si nous allions au cinéma, proposa son ami en faisant l'innocent.
Il n'y avait plus aucun doute, Kayser était l'assassin de la jeune Aurore Menuet. Il venait presque de laisser échapper un aveu. Dumay commença alors à le manœuvrer.
Le lendemain, sur la proposition de Rauscher, les deux amis avaient loué une voiture pour faire une promenade dans un quartier peu fréquenté. Une espèce de vagabond, qui avait l'air d'être aux abois, les arrêta en se dressant au milieu de la route. Il leur demanda de le prendre avec eux. Sur le refus de Rauscher, qui était au volant, l'homme lui lança une injure. Rauscher descendit de voiture, l’injuria à son tour et le frappa les poings nus.
Il venait d’éviter de justesse un coup dans les tibias quand, Rauscher, furieux, sortit un révolver et fit feu à deux reprises. Le vagabond tomba face contre terre et Rauscher, se penchant sur lui, tira encore plusieurs coups à bout portant. Puis il roula le corps au bord de la route, courut à la voiture et remit le moteur en marche.
― Tu n'aurais pas dû faire ça, Carl, commença par lui dire Kayser.
― Et pourquoi ? lança Rauscher en feignant la rage et l'effroi.
― Parce que, reprit son compagnon, tu ne seras plus jamais tranquille de ta vie. Tu as tué un homme et tu auras toujours peur d'être pris par la police.
― Je n'ai pas envie de parler de ça, grogna Rauscher.
Le meurtre était évidemment simulé. La victime était un détective de chez Beaujean et Rauscher, bien entendu, avait tiré à blanc. Dumay fabriqua alors un autre article d'information à l'intention de Kayser. Le directeur d'un journal fit imprimer un exemplaire spécial annonçant qu'un vagabond avait été assassiné et que la police possédait un signalement complet de cet homme grâce au portrait-robot que la Police judicaire avait réussi à dresser. L'affaire prit soudain une dimention européenne et fut reprises par les diverses médias francophones comme néerlandophones.
Rauscher montra le journal à Kayser et lui annonça qu'il leur fallait quitter la ville. Ils gagnèrent Plymouth puis Londres, où ils apprirent par une correspondance arrangée entre la banque et Rauscher, que la prétendue succession de Bruxelles allait être réglée.
― Quand j'aurai l'argent, dit Rauscher, nous irons aux Caraïbes ou ailleurs… Qu'en penses-tu?
Kayser trouva l'idée excellente.
La mise en scène était maintenant fin prête pour le dénouement. Dumay avait terrifié Kayser, il l'avait bouleversé, il l'avait touché par surprise ; mais il n'avait pas encore obtenu d'aveu. Il fallait absolument que la prochaine offensive liquidât toute l'affaire, qui trainait déjà depuis près de quatre mois.
Les deux jeunes gens étaient descendus, à Londres, à l'hôtel Eléphant And Castle, 23 Oswin Street. Munis d'un dispositif d'écoute, Dumay et quelques autres détectives de l'agence Beaujean occupaient la chambre 223 voisine de la leur. Le jour suivant, Rauscher reçut une lettre au sujet de laquelle il se montra d'une extrême discrétion, ce qui avait paru d'autant plus curieux à son ami qu'il ne lui avait jamais rien caché au sujet de ses affaires.
Au bout d'un instant, Rauscher laissa la lettre sur une table et descendit dans le hall. À son retour, il trouva Kayser fou furieux, la lettre à la main.
― Alors tu t'es arrangé pour me posséder, hein ? s'écria-t-il.
La lettre, écrite – par Dumay – sur du papier à entête de la British Airways, confirmait la location d'une place sur un avion en partance pour Bruxelles deux jours plus tard.
― Toi et tes beaux discours ! cria Kayser. On devait aller aux Caraïbes… tu te disais mon ami. Et au lieu de tout ça, qu'est-ce que tu fais ? Tu t'arranges pour retourner en Belgique, en me laissant tomber ici !
De l'autre côté du mur, Dumay et ses collègues, à l'écoute, ne perdaient pas un mot de la conversation entre les deux hommes. Rauscher rassembla toutes ses facultés pour prendre le ton de la plus cordiale amitié.
― Frank, dit-il, tu sais très bien que je t'aime beaucoup. Mais les gens sont drôles, Frank ; toi, moi, tout le monde. On est amis aujourd'hui, ennemis demain.
― Où veux-tu en venir ? demanda Kayser.
― Suppose qu'un jour, aussi bons amis que nous soyons, toi et moi, nous nous disputions. Tu saurais toujours que j'ai tué un homme, et rien ne t'empêcherait d'aller le raconter à la police.
― Alors, ce n'était que ça ? dit Kayser soulagé.
― Oui, ce n'était que ça. Je retourne en Belgique parce que j'ai peur. Ne ferais-tu pas la même chose, si tu savais que je peux te dénoncer si tu étais un assassin ?
― Non ! dit Kayser.
Rauscher le regarda fixement.
― Je voudrais bien pouvoir te croire, Frank.
― Tu peux me croire, reprit Kayser. Je n'irai jamais dire à la police que tu as commis un crime... parce que j'en ai commis un, moi aussi...
― Tu as commis un crime, toi ? dit Rauscher, d'un ton railleur. Mais qui as-tu bien pu tuer ?
― J'ai tué la jeune fille de Fayembois, près de Liège. Tu te rappelles le jour où mon nom était dans le journal ?
― Tu inventes tout ça pour me faire changer d'avis.
― Pas du tout, Carl ! Je l'ai tuée. Je l'ai tuée le 9 novembre... Je l'ai violée, étranglée, puis j’ai cogné à coups de marteau…
Rauscher feignait toujours le doute. Afin de convaincre complètement son ami, pour qu'ils partent pour l’étranger, Kayser fit le récit complet de son crime en donnant des détails : les noms des rues, la disposition du corps de la jeune fille à l'entrée du bois et jusqu'à la façon dont elle était habillée.
*
* *
Par une nuit sans lune de fin février de l'année suivante, Frank Kayser était écroué en attendant son procès. Il n'avait que le regret de n'avoir pas pu assassiner aussi Rauscher après avoir appris la vérité sur son compte. Il y a quatre ans, il était incarcéré et condamné à vingt ans de réclusion à la prison de Lantin pour viol, strangulation et coups violents dans l'intention de donner la mort.
Ce fut peine perdue quand, devant tous ces chefs d'accusations, les psychiatres avaient voulu excuser les actes de l'accusé à cause d'une enfance malheureuse. Ce serait vingt ans ! Et c'était donné ! Les propriétaires du domaine où Kayser avait travaillé, à Fayembois, avaient été stupéfaits en apprenant les méfaits du jardinier.
― Il était si gentil... Toujours prêt à rendre service !
Un Kayser qui n'avait eu aucun remords et qui sait, avait peut-être trouvé son acte naturel, parce qu'il n'avait jamais côtoyé de femmes dans sa vie.
Combien de Frank Kayser ne courent-ils pas encore aujourd'hui de par nos rues ? Ne se passe-t-il pas bien plus de choses dans la tête des gens que dans la rue ?
Le jeune Noah Dumay, lui, n'avait pas de regrets. À la tête de l'agence Beaujean, devenue Dumay, par la suite, il était sur la voie de la renommée.
Christian Jean Collard,-
Rédigé par Christian Jean Collard le mardi 21 février 2012 à 02h43 dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Reblog
(0)
| |
|
Dans le box des accusés, un homme regardait droit devant lui, tendu, renfermé, conservant un secret pour l'instant solennel où la machine judiciaire se mettrait en marche.
On se serait cru dans une sacristie, avant de suivre le curé à l'autel. Ici, on attendait aussi. La vie d'un homme était en jeu. Ici, c'était une cérémonie ridicule, un rituel qui n'avait souvent aucun sens. Le jeu était cruel et souvent truqué, comme la plupart dans les histoires d'amour.
Il s'agissait bien d'une histoire d'amour, semblable à celle d'une autre St-Valentin : celle de l'année dernière. Je me souviens de cette affaire qui, au début, semblait fort simple. Ces gens-là, disaient les magistrats, étaient : « tous coupables », pour la bonne raison qu'ils avaient eu le tort d'aimer. On ne leur pardonnait pas ! Dans ce monde moderne, où tout va trop vite, où plus personne ne se regarde, dans ce monde de l'argent, était-il encore sage d'aimer ?
Non pas de faire l'amour ! D'aimer ! D'avoir des sentiments !
Pouvait-on se présenter dans un tribunal, devant le plus minutieux des présidents de Cour d'assises, le plus tatillon, mais peut-être le plus scrupuleux et le plus passionné dans la recherche de la vérité, en ayant aimé ?
Je le revois encore pénétrer, ce président, devant tous ceux qui avaient accusé Serbert d'un crime le jour de la St-Valentin. Beaucoup d'hommes et de femmes passaient devant la Cour d'assises. Si le prévenu est d'abord considéré comme innocent, encore ne faut-il pas que le ministère public puisse prouver le contraire ! Dans ce lieu, beaucoup de gens en étaient sortis, avant même que d'avoir été jugé.
Le procureur occupant le siège du ministère public, les assesseurs et les avocats, puis le greffier, les jurés, dont on faisait l'appel, entrèrent ensuite. Trois jurés furent récusés. Deux par l'accusation, un par la défense.
Tout était en place pour cette mauvaise pièce de théâtre contemporaine, pour cette mauvaise farce, y compris ce troupeau de pensionnés, de veufs, de chômeurs qui étaient venus dans l'unique but de se distraire en assistant, comme dans les arènes, à la mise à mort.
Ensuite, ce furent les préliminaires : acte d'accusation et tous les dialogues dignes de cette farce, peu dignes du pays où se déroulèrent ces faits !
Je faisais partie de ce troupeau, braves gens, qui n'a plus que la rue pour bagages et je vous en demande grand pardon. Ma présence n'était pas simple curiosité. Je voulais comprendre pourquoi un homme venait de tuer le jour de la St-Valentin !
D'après ce que j'entendis, les faits étaient indéniables, comme toujours dans ces cas-là ! C'est un terme qui convient et qui est récurent dans les couloirs du palais : « C'est indéniable, mon cher ! »
Si j'avais eu accès au dossier, si je connaissais cette histoire où un saint avait suscité une passion semblable au sein de cette affaire, ce ne fut pas par le plus grand des hasards. Je connaissais très bien la juge chargée de l'instruction ! Laissons, les relations qui me permirent d'y voir clair, et permettez-moi de vous conter ce récit ! Venons-en, donc, à ces faits indéniables !
Un honnête homme, un employé irréprochable, doux et timide, avait assassiné son patron dans un mouvement de colère qui paraissait incompréhensible. Il se nommait Siebert… Jean-Marie Siebert. C'était un fils de gens honorables qui avaient fait de lui un homme respectable !
Son crime était là : le respect ! À lire des blogs et des blogs, sans cesse, on s'aperçoit souvent que beaucoup ne connaissent plus guère ce sentiment. À vrai dire, son nom seul semble encore exister, sa toute puissance a disparu. Il nous faut entrer dans certaines familles, souvent modestes, pour y retrouver cette tradition sévère, cette religion de la chose ou de l'homme, du sentiment ou de la croyance revêtus d'un caractère sacré, cette foi qui ne supporte ni le doute ni le sourire, ni l'effleurement d'un soupçon.
Écrivez-moi, si je me trompe : on ne peut être un honnête homme, vraiment un honnête homme, dans toute l'acceptation de ce terme, que si on est respectueux. L'homme qui respecte croit.
En ce jour du procès d'assises, les avocats, dont les yeux étaient grands ouverts sur le monde, qui vivaient là, dans ce palais de la justice qui est l'égout de la société, où viennent échouer toutes les infamies, les avocats qui sont les confidents de toutes les hontes, les défenseurs dévoués de toutes les gredineries humaines, les soutiens, pour ne pas dire les souteneurs, de tous les drôles et de toutes les drôlesses, eux qui accueillent avec indulgence, avec complaisance, avec une bienveillance souriante tous les coupables pour les défendre devant le peuple, eux qui, s'ils aiment vraiment leur métier, mesurent leur sympathie d'avocat à la grandeur du forfait, ne pouvaient plus avoir l'âme respectueuse.
Ces avocats voient trop ce fleuve de corruption qui va des chefs d'État aux présidents de partis, aux SDF ou aux coquins ; ils savent trop comment tout se passe, comment tout se donne, comment tout se vend, comment tout se prend : places, fonctions, honneurs, brutalement en échange de blanchiment d'argent, en échange de titres et de parts dans les entreprises ou plus simplement encore dans les victoires politiciennes.
Il fut un de ces avocats, ce jour de procès, eu égard à son devoir et à sa profession, qui se força à ne rien ignorer, à soupçonner tout le monde, car tout le monde est suspect ; et, nombre de gens demeurent surpris quand ils se trouvent en face d'un homme qui a, comme le prévenu assis devant lui, la religion du respect assez puissante pour en devenir un saint à son tour !
Cet avocat avait proféré, à la suite de ce crime de la St-Valentin :
―Moi, messieurs, j'ai de l'honneur comme on a des soins de propreté, par dégout de la bassesse, par un sentiment de dignité personnelle et d'orgueil; mais je ne porte pas au fond du cœur la foi aveugle, innée, brutale, comme cet homme. »
Et, il raconta la vie de cet homme, assis dans le box des accusés.
―L'homme que vous avez devant vous fut élevé, comme on élevait autrefois les enfants, comme je fus élevé, en faisant deux parts de tous les actes humains : ce qui est bien et ce qui est mal. On lui montra le bien avec une autorité irrésistible qui le lui fit distinguer du mal, comme on distingue le jour de la nuit. Son père n'appartenait pas à la race des esprits supérieurs qui, regardant de très haut, voient les sources des croyances et reconnaissent les nécessités sociales d'où sont nées ces distinctions.
« Il grandit donc, religieux et confiant, enthousiaste et borné. À vingt-deux ans, il s'est marié. Il a épousé une jeune femme, élevée comme lui, simple comme lui, pure comme lui. Il eut cette chance inestimable d'avoir pour compagne une honnête femme au cœur droit, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus rare et de plus respectable au monde, aujourd'hui.
« Il avait pour cette femme une vénération semblable à celle qui entoure les mères dans les familles patriarcales, ce culte profond qu'on réserve aux divinités. Sa femme fut un peu de cette religion, à peine atténuée par les familiarités conjugales. Et il a vécu dans une ignorance absolue de la fourberie, dans un état de droiture obstinée et de bonheur tranquille qui a fait de lui un être à part. Ne trompant personne, il ne soupçonnait pas qu'on pût le tromper, lui !
« Quelque temps avant son mariage, il était entré comme libraire chez M. Gervaise. Il raffolait des livres, de littérature et son savoir était grand. Il assassina dernièrement ce dernier, pour une raison qui a échappée à tout le monde et que j'ai trouvée avec patience !
« Il a été affirmé par Mme Gervaise et par M. Carbone, l'associé de M. Gervaise et par toute la famille ainsi que par tous les employés de la « Librairie Gervaise & Cie », que Jean-Marie Siebert a toujours été un employé modèle, comme probité, comme soumission, comme douceur, comme déférence envers ses chefs et comme régularité.
« On le traitait d'ailleurs avec la considération méritée par sa conduite exemplaire. Il était habitué à cet hommage et à l'espèce de vénération témoignée à son épouse, dont l'éloge était sur toutes les bouches, mais qui, malheureusement, mourut d'une leucémie dont personne ne savait l'existence tellement sa discrétion sur sa personne était grande !
« L'honnête homme qu'est M. Siebert en ressentit une douleur profonde, mais une douleur froide et calme de cœur méthodique. On vit seulement à sa pâleur et à l'altération de ses traits jusqu'à quel point il avait été blessé. Alors, il s'est passé une chose bien naturelle. Cet homme était marié depuis dix ans et, depuis dix ans, il avait l'habitude de sentir une femme près de lui, il était accoutumé à ses soins, à cette voix familière quand on rentre, à l'étreinte du soir, au bonjour du matin, à ce doux bruit de pas, à cette caresse tantôt amoureuse et tantôt maternelle qui rend légère l'existence, à cette présence aimée qui fait moins lentes les heures.
« Il était aussi accoutumé aux gâteries matérielles de la table, à toutes les attentions qu'on ne sent pas et qui nous deviennent peu à peu indispensables. Il ne pouvait plus vivre seul. Alors, pour passer les interminables soirées, il a pris l'habitude d'aller s'asseoir une heure ou deux dans une brasserie voisine. Il buvait un scotch ou deux et restait là, immobile, suivant d'un œil distrait les billes du billard courant l'une après l'autre sous la fumée des pipes, écoutant sans y songer les disputes des joueurs, les discussions de ses voisins sur la politique et les éclats de rire que soulevait parfois une lourde plaisanterie à l'autre bout de la salle.
« Il finissait souvent par s'endormir de lassitude et d'ennui. La télévision, avec ses pauvres programmes, ne l'intéressait plus ! Il avait au fond du cœur et au fond de la chair le besoin irrésistible d'un cœur et d'une chair de femme ; et, sans y songer, il se rapprochait un peu, chaque soir, du comptoir où trônait la caissière, une petite blonde, attiré vers elle invinciblement parce qu'elle était une femme.
« Bientôt, ils parlèrent de choses et d'autres. Il prit l'habitude, très douce pour lui, de passer toutes ses soirées à ses côtés. Elle était gracieuse et prévenante, comme il convient dans ces commerces à sourires, et elle s'amusait à renouveler sa consommation le plus souvent possible, ce qui faisait aller les affaires. Mais, chaque jour, Serbert s'attachait davantage à cette femme qu'il ne connaissait pas, dont il ignorait toute l'existence et qu'il aima uniquement parce qu'il n'en voyait pas d'autre.
« La petite, qui était rusée, s'aperçut bientôt qu'elle pourrait tirer parti de ce naïf et elle chercha quelle serait la meilleure façon de l'exploiter. La plus fine assurément était de se faire épouser. Elle y parvint sans aucune peine.
« Ai-je besoin de vous dire, messieurs les jurés, que la conduite de cette fille était des plus irrégulières et que le mariage, loin de mettre un frein à ses écarts, sembla au contraire les rendre plus éhontés ?
« Par un jeu naturel de l'astuce féminine, elle sembla prendre plaisir à tromper cet honnête homme avec tous les employés de son bureau. Je dis : avec tous. Nous avons des lettres, messieurs. Ce fut bientôt un scandale public que le mari seul, comme toujours, ignorait.
« Enfin cette ribaude, dans un intérêt facile à concevoir, séduisit le fils même du patron, jeune homme de dix-neuf ans, sur l'esprit et sur les sens duquel elle eut bientôt une influence déplorable. M. Gervaise, qui avait jusque-là fermé les yeux par bonté, par amitié pour son employé, ressentit en voyant son fils entre les mains, je devrais dire entre les bras de cette dangereuse créature, une colère bien légitime.
« Il eut le tort d'appeler immédiatement Serbert et de lui parler sous le coup de son indignation paternelle. Il ne me reste, messieurs, qu'à vous lire le récit du crime, fait par les lèvres mêmes du moribond, et recueilli par l'instruction.
« Je venais d'apprendre que mon fils avait donné, la veille même, cinq cent euros à cette femme, et ma colère a été plus forte que ma raison. Certes, je n'ai jamais soupçonné l'honorabilité de Serbert, mais certains aveuglements sont plus dangereux que des fautes.
« Je le fis donc appeler près de moi et je lui dis que je me voyais obligé de me priver de ses services. Il restait debout devant moi, effaré, ne comprenant pas. Il finit par demander des explications avec une certaine vivacité. Je refusai de lui en donner, en affirmant que mes raisons étaient d'ordre toutes personnelles. Il crut alors que je le soupçonnais d'indélicatesse et, très pâle, m'adjura de m'expliquer. Parti sur cette idée, il était fort et prenait le droit de parler haut.
« Comme je me taisais toujours, il m'injuria, m'insulta, arrivé à un tel degré d'exaspération que je craignais de lui quelques violences. Or, soudain, sur un mot blessant qui m'atteignit en plein cœur, je lui jetai à la face la vérité. Il demeura debout quelques secondes, me regardant avec des yeux hagards ; puis, je le vis prendre sur mon bureau le coupe-papier dont je me sers encore pour ouvrir le courrier postal, je le vis tomber sur moi le bras levé, et je sentis entrer quelque chose dans ma gorge, au sommet de la poitrine, sans éprouver aucune douleur. »
―Voici, messieurs les jurés, le simple récit de ce meurtre ! Que dire de plus pour sa défense ? Il a respecté sa seconde femme avec aveuglement parce qu'il avait respecté la première avec raison.
Après une courte délibération, le prévenu fut acquitté, la semaine suivant la St-Valentin.
Christian Jean Collard
Rédigé par Christian Jean Collard le lundi 13 février 2012 à 14h00 dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Reblog
(0)
| |
|
Il y a tant de chose qu'une femme peut vivre sur cette terre. Des joies, des moments de délice qui font couler sur le cœur de douces larmes apaisantes. Des larmes de joie qui, en séchant, se transforment en un baume qui enrobe l'âme d'une étreinte cajoleuse.
Ces sortes de larmes, on les appelle plus tard, dans nos moments de solitude et d'ennui, des souvenirs heureux. Parfois il nous arrive même de sourire en songeant à de courts et brefs bonheurs. C'est à ces moments là que le corps en profite pour cicatriser les plaies que le malheur a laissé errer sur notre âme.
Des plaies, ils en existent sous de multiples visages. Ne vous méprenez pas sur ces mots, il a pour nous, femmes, un tout autre sens que la plaie physique qui laisse couler le sang car, dans le cœur d'une femme, il prend apparence de douleur.
Bien souvent une plaie se présente sous forme de peine. C'est de ceci dont nous avons une grande crainte. De la peine et de la douleur qui étouffe la joie et notre être au point de se renfermer sur nous-même. C'est quand trop de peine et de douleur nous gagne que la solitude insidieusement s'installe. L'implacable solitude qui, bien que nous soyons entourés de gens, bien souvent nous ronge comme un cancer.
Que faut-il penser de notre vie quand la joie est partie vers des ailleurs et que la souffrance nous gagne ? Que faut-il faire de nos mains, quand elles ne s'entendent plus ? Que notre cœur se tord en nous pour nous enlever l'appétit et le goût de vivre ?
Qu'avons-nous à faire d'un corps qui souffre de tant de blessures et de meurtrissures dont certaines parfois sont si lourdes à porter que l'on aimerait que tout se termine puisque la vie ne nous apporte que malheur ? Personne n'a de réponse à cela, à ces maux qui nous accablent sans relâche et qui nous hantent et perdurent comme si la main d'un sorcier caché plantait d'ignobles aiguilles à notre effigie.
Personne n'a de réponse pour cette autre femme qui, battue par son conjoint, endure tant de souffrance et se laisse mourir chaque jour davantage. Personne n'a de réponse à cette femme abandonnée avec des enfants sur les bras et sans le sou par un homme lâche et sans âme.
Personne n'a de réponse à la femme qui subit un viol et qui, tout au long de sa vie, vivra la rage et la honte, jusqu'à même se sentir coupable. Non, personne n'a la réponse à tous ces maux mais il existe quand même une chose où nous avons toutes un grand pouvoir. Une chose qui, prise à petite dose, peut redonner le gout de vivre et le sourire. Une chose qui avec l'aide d'amis et de gens qui sont à l'écoute, peut faire renaitre la beauté et la prise de conscience du mieux-être.
L'espoir...
L'espoir en quelque chose de meilleur parce que chaque être humain doit vivre en fonction de lui. Toutes les religions du monde ont leur bien-fondé sur ce mot, l'espoir. Mais prenez garde de ne pas confondre l'espoir, le bonheur et les faux paradis de ces religions. Laissons à ceux qui désirent y croire le malheur d'y perdre leur espoir et vivons. Vivons ce que la vie nous donne de plus beau. Parcourons malgré nos maux les sentiers de rêve et accrochons-nous aux brindilles de la vie.
Chaque seconde où nous pouvons aider quelqu'un sur cette terre est en soit un grand bonheur. Une source de vie qui par elle-même, fait naitre en nous un sentiment de juste valeur. Chaque fois qu'une femme subit ce que nous avons subi, venons-lui en aide. Partageons sans s'imposer comme une vérité, nos souffrances et écoutons-la. Écoutons ce que les gens autour de nous ont à dire. Berçons-nous sur leurs émotions et leurs larmes pour les apaiser un peu.
N'ayons jamais en le désir de manipuler ce qui ne pourrait que faire naitre en nous des choses encore plus malsaines que nos maux. Ne reculons jamais d'un pas devant la vie. Ne baissons jamais les bras face à l'adversité et la douleur morale car la vie pour nous faire mal, est capable des pires choses.
Si une femme baisse les bras et tend la main à la fatalité elle n'en sera que plus malheureuse. Il n'y a pire image sur cette terre que l'être humain qui accepte la fatalité d'une situation temporaire. Car tout n'est que temporaire dans la vie. Quelle estime pouvons-nous avoir de nous-même si des jours entiers nos bras sont lourds, nos épaules affreusement baissées alourdissant et faisant courber le dos chaque jour un peu plus ?
Il nous faut donc apprendre avant de condamner toute chose, à posséder un grand respect de nous-même et de ce que nous sommes. Il faut apprendre à aimer les bons côtés de notre être et à les chérir du plus profond de notre cœur.
Chaque être humain est un trésor et une perle aux yeux de Dieu. Alors, je dis que toute femme qui demande à la vie des changements, pour son bienêtre doit avant toute chose tendre la main à la fierté. Lui ouvrir les bras le plus grand possible pour que ce dos cesse de s'arrondir.
Il faut sourire à la vie et être fier de nous, de ce que nous sommes et avoir une admiration sans borne pour l'immensité de notre cœur. Nous sommes la personne la plus importante de notre vie.
Là est le secret. Là est le secret de tous les maux qui nous accablent et nous grugent sans répit. Il faut apprendre chaque jour de toutes nos épreuves.
Il nous est primordial et essentiel de dire non. De dire non si une chose nous irrite. De dire non si une autre nous agresse. De dire non à la vie si elle veut nous faire baisser les bras. Il faut être fier et le plus humblement du monde s'aimer, se trouver beau et se regarder dans le miroir en se disant bonjour...
S'aimer soi-même.
Accepter ce que nous sommes avec nos faiblesses et notre image. Il faut prendre soin de cette âme que la vie a meurtri et que d'autres on sali. Il faut apprendre à tourner la page et vivre heureux en ayant de nous un grand respect.
Voilà. Je vais cesser d'écrire car je pense ne jamais m'arrêter. Alors soyez heureuses en choisissant la difficile vie qui sera vôtre ! Ayez de la compassion pour celles qui n'ont de demeure que la rue. Tendez la main à celles et ceux qui sont de nationalités différentes. Écoutons ce que les gens ont à dire et tournons le dos au fanatisme qui brime la vie...
Espérez, ayez confiance en vous et dites-vous bien que la vie a sa place dans la vie ; faites de l'amitié une richesse et éloignez-vous de ces gens qui vous accablent... L'amitié est une richesse que peu possède mais ouverte à tous... Dites-vous que l'honneur et la fierté ont leur place dans la vie, c'est essentiel au bonheur...
Tendez la main à tous ces adolescents qui n'ont de l'avenir qu'une idée de dégout. De bon cœur, ils veilleront sur nous lors de nos vieux jours ; ayez de la compassion envers ces clochards qui n'ont dans la vie qu'un simple sac de voyage comme avoir ; soyez de ces gens qui croient que l'impossible est surtout possible et qui en le pensant se sentent libres ; aimez vos amis et vos proches non pas pour leur apparence mais pour leur cœur...
À vous tous, à toutes celles et à tous ceux qui sont dans le malheur, faites de la vie votre meilleure amie car dans la vie les problèmes ont l'importance qu'on leur accorde. Il fait froid, ce soir, pensons à celles et ceux qui vont mourir sous – 10°C, par ce jour de février !
En toute amitié,
Une femme que vous ne connaissez pas…
Rédigé par Christian Jean Collard le mardi 07 février 2012 à 20h04 dans Récits | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Reblog
(0)
| |
|
Je traversai le jardin les bottes pleines de neige, il faisait froid, ce qui n'empêchait pas Noiraude de « faire son quart d'heure américain », comme nous disons, et de se rouler dans la neige avec délice, le museau en avant, ce que nous appelons « faire la charrue ».
Je rentrai du jardin et trouvai mon épouse à la cuisine toute disposée à mettre une casserole sur la nouvelle cuisinière à gaz ; ensuite, je me dirigeai vers la porte d'entrée où, après de grandes poignées de mains de la part des voisins, j'ouvris la boite aux lettres pour y prendre mon courrier. Je rentrai quelque peu étonné par le nom de l'expéditeur d'une lettre, un ancien camarade de classe.
Sa missive commençait comme suit :
Je ne voudrais pas vous importuner, mon Cher Christian, je ne résiste pas cependant à l'envie de vous faire partager les émotions que j'ai eues la veille de l’Épiphanie.
Voici...
Un vent glacial soufflait sur la solitude déserte de la nuit. Au-dessus du coteau, une brillante étoile scintillait, pareille à ces astres de clinquant que l'on accroche au sommet des arbres de Noël. L'air résonnait au moindre bruit, mais, dans notre douillette petite maison, il faisait bon à la chaleur de l'âtre. On avait débarrassé la table des reliefs du diner et je m'accordais la détente d'une cigarette lorsque Marc, notre jeune fils, descendit l'escalier — une véritable apparition dans sa longue robe de nuit blanche, avec un mantelet de coton écarlate qui lui couvrait les épaules.
Il tenait d'une main une grande couronne de carton doré ; de l'autre, il balançait un encensoir et était chaussé de minces babouches qui faisaient « floc » à chacun de ses pas.
― Grands dieux ! Qu'est-ce que c'est ? m'écriai-je.
Ma femme examina notre bambin avec une attention pleine d'un tendre intérêt.
― C'est un des rois mages, voyons ! expliqua-t-elle.
En même temps, son regard me rappela impérieusement que j'avais promis de le conduire à son école dans le centre de la ville voisine assez tôt pour qu'il pût tenir son rôle dans la représentation de l’Épiphanie que les élèves donnaient ce soir-là. Je frissonnai en pensant au froid qu'il faisait dehors. J'enfilai un gros manteau et m'acheminai vers la voiture.
La batterie de ma BMW me jouait des tours, ces temps derniers, et il m'arrivait de devoir rouler longtemps afin de la recharger. Mais, ce jour-là, par un de ces caprices propres au génie fantaisiste de la mécanique, le moteur partit du premier coup. C'était là un tour du diable ! Nous n'étions pas même arrivés au croisement de la grand-route que la batterie poussait son dernier soupir.
Je jetai un coup d'oeil à Marc qui tenait sa couronne entre ses bras et regardait fixement la grande étoile qui scintillait au-dessus de la montagne. Nous nous trouvions à près de deux kilomètres et demi du village le plus proche de la ville. La route qui y conduisait passait à près de sept cent mètres de là.
J'avais beau regarder la voiture et taper dans les pneus, comme le font souvent les garagistes, j'enrageais ferme. Tout en réfléchissant à la situation, je fouillai dans mes poches à la recherche de mon portable et du numéro de « Touring secours ». Quand je levai les yeux, je vis mon Marc qui s'en allait à grands pas le long du chemin, relevant d'une main sa robe, de l'autre balançant l'encensoir, la haute couronne perchée de guingois sur sa tête. J'hésitai entre le fou rire et l'envie de le rappeler. Puis je jetai ma cigarette en attendant les secours. Après la visite de « Touring secours », qui m'avait d'ailleurs donné une nouvelle batterie gratuitement, je sautai dans la voiture, mais ne rattrapai Marc qu'à l'entrée du village.
― Tu n'aurais pas dû te sauver comme ça, grondai-je. Par ce froid !
― J'avais allumé le feu dans l'encensoir, dit-il. Je t'assure que j'avais chaud. En me guidant sur l'étoile, j'ai pris un raccourci qui mène à la ferme des Martin, puis descend tout droit en passant devant la maison neuve.
Un frisson me secoua.
― Tu aurais pu avoir les pieds gelés !
Nous arrivâmes à temps à l'école de la ville. Quand je vis Marc apparaitre, marchant d'un pas raidi sur ses pieds couverts d'entailles et d'engelures, quand je le vis s'agenouiller devant la crèche et réciter ses versets, je regrettai cette envie de rire qui m'avait saisi chez nous, après le diner. Ce sentiment se transforma bientôt en un malaise anxieux. Oui, j'en étais sûr, un motif plus impérieux que la parole donnée l'avait poussé, par cette nuit glaciale, vers la représentation sacrée où il devait tenir son rôle.
Sur le chemin du retour, Marc me montra l'endroit où débouchait le raccourci.
― C'est là qu'habitent les Martin, dit-il, et c'est là que Laurent est mort.
En passant devant la maison des Duval, je vis que les fenêtres étaient éclairées et cela me parut singulier. Depuis que Georges Duval était parti chercher une situation en rapport avec ses diplômes dans la capitale, la vieille grand-mère, qui avait perdu son plus jeune fils de la leucémie, s'était comme ratatinée. Un voile de tristesse pesait sur la maison. Pourtant, en ralentissant au passage, je pus voir à travers la fenêtre de la cuisine Joseph Duval converser avec sa femme et sa mère, tout en fumant sa pipe.
Le lendemain, la dernière fermière du voisinage vint nous rendre visite et nous apporter de la chair à saucisse et du vin. Elle se rendit à la cuisine où ma femme était occupée à surveiller les apprêts de la fête. J'entendis des rires et pris le chemin de la cuisine, car j'ai un faible pour les potins.
― Écoute un peu, me dit ma femme.
La Jeanne fixa sur moi un oeil brillant mais circonspect.
― Vous n'allez pas y croire non plus, dit-elle. C'est pourtant tout comme je vous le dis. Les gens, parfois, voient des choses et ils y croient pour de vrai.
― Qu'avez-vous donc vu ?
― Ce n'est pas moi, c'est la grand-mère Duval. La nuit dernière, comme elle avait ses idées noires, voilà qu'elle entend du bruit et elle regarde au-dehors. Y avait pas de lune, mais si vous vous rappelez, une belle nuit claire. Et, qu'est-ce qu'elle voit, vrai comme je vous le dis ? Un des rois mages de l'Évangile qui s'en venait par le coteau, une couronne d'or sur la tête et balançant un de ces vases qui répandent de la fumée...
J'échangeai un regard avec ma femme, mais, avant que j'aie pu parler, notre visiteuse reprit précipitamment :
― Attendez un peu avant de rire. Il y en a d'autres qui l'ont vu aussi ! Les Martin, vous savez, ceux qui ont perdu leur fils aîné ? Bon. Eh bien ! Les enfants ont d'abord entendu chanter : « Venez, chrétiens fidèles... » : vrai comme je vous le dis. Ils ont couru à la fenêtre et ils ont vu le roi mage qui marchait dans le chemin, à la lueur des étoiles, avec sa couronne d'or, sa robe et le pot à feu et tout !
La femme du fermier me jeta un regard de défi.
― Les vieilles gens et les enfants voient des choses que peut-être nous ne pouvons pas voir. Moi, tout ce que je peux dire, c'est que les Deleval et les Martin ne se sentent plus. La vieille grand-maman Martin était triste et terriblement seule avec la pensée de son fils mort, et les Deleval étaient tristes et terriblement seuls parce que c'était leur première Épiphanie sans Georges. Peut-être bien qu'ils étaient en train de prier, qui sait ? Peut-être que, pour vous, tout ça ne signifie rien, mais ce que je peux vous assurer, c'est que ça leur a fait fameusement du bien d'avoir vu ce qu'ils ont vu... et d'y croire !
Dans la cuisine calme et tiède, les regards des deux femmes cherchèrent le mien pensant sans doute se heurter à mon incrédulité. Quelle que fut leur attente, ce qu'elles lurent sur mon visage les surprit fort.
Je n avais pas eu de vision, hier, dans cette soirée précédant l’Épiphanie. Mais ce que j'avais vu était pour moi bien plus frappant qu'une apparition : un enfant, un tout petit garçon en chair et en os, mené par la promesse qu'il voulait tenir à tout prix et suivant, par un sentier de campagne absolument désert, l'étoile qui, des siècles plus tôt, avait guidé les rois mages vers Bethléem. Et ce n'était pas à moi de dénier le courage et la foi que j'avais vu briller dans les yeux de mon fils. C'est pourquoi je répondis, avec une conviction qui réjouit visiblement ces deux excellentes femmes, mais dut les sidérer dans les mêmes proportions.
― Oui, vous avez raison, je crois qu'au moment de Noël, Dieu est tout près de nous !
J'espère, mon cher Christian, que vous me pardonnerez la rédaction de faits qui, en somme, ne vous touchent d'aucune manière. Vous savez, ici, à la campagne, on raconte beaucoup de choses mais, croyez-moi, ça vous touche de vivre une telle histoire. Nous allons manger la galette des Rois ! Je vous remercie pour vos voeux de Noël et vous présente les miens pour cette nouvelle année.
C'était signé : Bernard de Sicla, député cdH du Rêve et de ses Bienfaits.
— Un véritable compagnon de route, ce Bernard ! dis-je alors que mon épouse, des gangs de cuisine autour des mains, me signalait que le déjeuner allait refroidir et me lançait : « Tu liras ça, tout à l’heure, en dégustant la galette ! »
Christian Jean Collard,-
Rédigé par Christian Jean Collard le vendredi 06 janvier 2012 à 08h27 dans Contes | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Reblog
(0)
| |
|




Les commentaires récents